Le Club de l’Entresol

Faisant suite à l’esprit d’austérité correspondant aux dernières années de règne d’un Louis XIV vieillissant, la Régence (1715-1723) apparaît comme une respiration qui marque en France le véritable début des Lumières. Si l’anecdote retient volontiers le relâchement des mœurs, ce sont également des années d’effervescence intellectuelle voyant notamment la parution des Lettre persanes et, à partir de 1723, les premières réunions du club de l’Entresol chez l’abbé D’Alary. L’appartement entresolé qu’il occupait place Vendôme, dans l’hôtel du Président Hénault, amant de Mme du Deffand, expliquant le nom du club.

 

Créé sur le modèle des clubs anglais, l’Entresol s’inscrit avant tout dans un courant de sociabilité qui a caractérisé le siècle, il s’en distingue toutefois dans la mesure où ses activités ne doivent rien à la simple mondanité qui résume le plus souvent la sociabilité de l’époque. Ainsi, de même que dans les salons, la mixité sociale n’était pas à l’ordre du jour à l’Entresol ; ses membres comptaient parmi les membres influents de la société de l’époque, qu’ils soient magistrats, diplomates, haut fonctionnaires ou académiciens. Toutefois, à l’Entresol, il ne s’agissait nullement de tenir des conversations de bonne compagnie tout en dégustant une tasse de chocolat : les réunions du club avaient pour but de produire de solides publications. A ce titre, on notera que si l’imaginaire collectif a retenu les grandes figures féminines qui dominaient les salons parisiens, les Mme Geoffrin et autres Julie de Lespinasse, elles sont totalement absentes au club de l’Entresol. Il est vrai que, comme le souligne Antoine Lilti dans sa synthèse magistrale sur les salons, une femme n’avait pas alors vocation à écrire et il en a cuit à celles qui, à l’instar du Madame du Bocage ou de Germaine de Staël, s’y sont risquées.

Malgré les grandes qualités intellectuelles des membres de l’Entresol, peu d’entre eux sont passés à la postérité. On citera néanmoins les noms du marquis d’Argenson qui appartenait au Conseil d’Etat et qui est par la suite devenu ministre des Affaires étrangères de Louis XV, de l’abbé d’Alary, sous-précepteur du jeune roi, ou encore de l’abbé de Saint-Pierre, premier aumônier de la duchesse d’Orléans, considéré comme l’un des premiers représentants du parti philosophique, ce dont témoigne principalement son projet de paix perpétuelle qui inspira entre autres Kant et Rousseau. On a également prétendu que Montesquieu avait un temps été du nombre des Entresolistes mais rien ne semble pouvoir l’attester.

Ces membres, au nombre d’une vingtaine, avaient pour la plupart entre trente et quarante ans et se réunissaient tous les samedis de dix-sept heures à vingt heures. Ils suivaient un emploi du temps fixe : la première heure était consacrée à la lecture des extraits de gazettes, aux réponses aux questions de la semaine précédente, aux conversations sur l’actualité politique commentée par les anciens ambassadeurs. On discutait ensuite à bâtons rompus des nouvelles les plus récentes et on passait la troisième à la lecture des travaux des membres. Chacun des membres était en effet chargé d’un sujet qu’il avait choisi et sur lequel il travaillait plus spécifiquement. Argenson mentionne des sujets aussi variés que le droit ecclésiastique, l’histoire germanique, l’histoire des traités de paix, les gouvernements de Suisse, de Pologne, de Moscovie, d’Italie, les finances, le commerce, l’histoire contemporaine et la philosophie pratique. Le but était par la suite de dresser des études comparatives des différents gouvernements. C’est de ces réflexions que le marquis d’Argenson tira ses Considérations sur le gouvernement de la France publiées en 1764. Dans la lignée de la démocratie aristocratique de Boulainvillers, il y exposait l’idée d’une république protégée par un roi qui serait formée de petits cantons se gouvernant par eux-mêmes. Il prônait également l’instauration d’assemblées provinciales dont un essai sera fait sous Louis XVI.

Ainsi, le club de l’Entresol aspirait à devenir une véritable académie politique comme le projet en avait été lancé, à la fin du siècle précédent, avec l’Académie du Luxembourg de l’abbé de Choisy. La réalisation de ce projet semblait d’autant plus proche que le club de l’Entresol bénéficiait de la protection du Cardinal de Fleury, devenu l’équivalent d’un premier ministre en 1726, et l’on espérait qu’il aurait à cœur de s’inspirer du rôle de Richelieu pour l’Académie française. Le club s’acquit rapidement une réputation internationale si bien que certains étrangers de passage demandaient à assister à quelques réunions, à l’instar d’Horace Walpole. De la même manière, lord Bolingbroke, de retour en Angleterre, prit l’habitude de réunir ses amis dans l’esprit des réunions de l’Entresol. Cependant, la notoriété grandissante du club et le nombre restreint de nouveaux membres attisaient curiosité et jalousies à la cour et à la ville : les Entresolistes connus étaient harcelés de questions sur leurs activités dès qu’ils apparaissaient dans le monde. Pour éviter ces désagréments, la plupart d’entre eux restaient très discrets ce qui eut pour résultat d’alimenter les rumeurs. Les plaintes répétées et les soupçons d’activités subversives que l’on faisait peser sur l’Entresol n’autorisèrent plus le Cardinal de Fleury à lui offrir sa protection. Il écrivit dans un premier temps à l’abbé d’Alary :

Je vois, Monsieur, par votre lettre d’hier, que vous vous proposiez, dans vos assemblées, de traiter des ouvrages de politique. Comme ces sortes de matières conduisent ordinairement plus loin que l’on ne voudrait, il ne convient pas qu’elles en fassent le sujet. Il y en a beaucoup d’autres qui ne peuvent avoir les mêmes conséquences et qui ne sont pas moins dignes d’attention. Ainsi, supposé que vous jugiez à propos de continuer vos assemblées, je vous prie d’avoir attention à ce qu’il n’y soit point parlé de choses dont on puisse avoir sujet de se plaindre.

Quelques mois plus tard, en 1731, les plaintes persistant au sujet des activités de l’Entresol, Fleury dut se résoudre à demander la fin pure et simple des assemblées du club.

En moins de dix ans, le club de l’Entresol a entamé des réflexions dont les répercussions se sont développées durant tout le siècles. En effet, même si ses assemblées ont cessé, les conseils des Entresolistes ont continué à être estimés par le pouvoir monarchique et le marquis d’Argenson est notamment devenu ministre des Affaires étrangères. Cependant, la monarchie s’est alors privée d’un véritable laboratoire d’idées que les salons, quoique emblématiques de l’esprit des Lumières, n’ont jamais réussi à remplacer. Lieux de mondanités avant tout, socialement très fermés, ils ont plutôt contribué à un certain immobilisme intellectuel qui a provoqué le ressentiment des « Rousseau des ruisseaux », selon l’expression de Darnton, trouvant à s’évacuer dans la littérature pré-révolutionnaire.

Bibliographie :

Le monde des salons, sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIème siècle, Antoine LILTI, Fayard, 2005.

Pratiques de la lecture, Roger CHARTIER, Petite Bibliothèque Payot, 2003

Les origines culturelles de la Révolution française, Roger CHARTIER, Points-Seuil, 2000.



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